16h30, un vendredi, dans la salle de consultation douleur...



16 heures 30, un vendredi, dans la salle de consultation douleur de l'hôpital de Svay Rieng. La vitre teintée offre des reflets vermeils au visage des patients se succédant en cette fin d'après midi.

Comme chaque personne dépassant le seuil de la salle, la vielle femme qui marquera ma mémoire orne ses traits d'un sourire gratifiant.

N'importe quel guide touristique estampillera le Cambodge du sceau de pays du sourire et je ne serai pas celui qui le démentira. Seule occasionnelle zone de non droit pour cette mimique : l'asphalte des rues de Phnom Penh où la courtoisie n'est pas toujours de rigueur. Bien loin quand même des mines figées d'une rame de métro un lundi à 7h30.

Comme beaucoup d'autres je me suis posé la question suivante : "Que cache le sourire khmer ?"

S'agit-t-il d'une tradition ancestrale, d'un réflexe de protection hérité des années Kampuchéa Démocratique ou bien d'une très hypothétique stratégie gouvernementale d'ouverture du pays au tourisme ?

Je n'ai pas la réponse. Seul ce statut de médecin oeuvrant pour Douleurs Sans Frontières (DSF) m'offre l'occasion de soulever furtivement le masque.

L'activité de DSF consiste, entre autres, à encadrer l'ouverture et le rodage de consultations douleur dans diverses villes du pays. Mon assez court séjour m'aura permis de côtoyer les habitants de la province de Svay Rieng (frontalière du Vietnam) et d'assister à l'une des rares occasions où tombe le voile.

Cette femme âgée nous consulte pour un mal de dos qui s'éternise. Pleine d'espoir devant l'ouverture d'un lieu ayant vocation à soulager la douleur, elle s'en remet à nous. A l'issue de la première consultation, elle repart avec son traitement, quelque chose de quasi imperceptible ayant changé dans ses traits.

Elle nous revient la semaine suivante, toujours souriante mais un peu plus d'empressement guide ses pas.

Peu après le début de l'entretien, son sourire se fissure, le masque se brise par terre et tout son corps ne devient plus qu'un grand sanglot. Persuadée que grâce à nos prescriptions elle guérirait, et ce malgré notre discours modérant l'efficacité de la prise en charge médicamenteuse, ses attentes étaient restées sans écho.

Elle nous raconte la façon dont elle est délaissée par sa famille depuis sa maladie, comme elle se sent inutile maintenant qu'elle doit s'allonger plusieurs heures par jour pour soulager le mal et ne peut, ni aider ses proches aux travaux de la rizière, ni assumer pleinement son rôle de grand-mère. Elle précise son impression d'abandon par ceux-là même qui devaient lui apporter plus de bien être ; nous. Les larmes coulent, le sourire reste en mi-teinte sans pour autant s'effacer.

A l'issue de la consultation, après un long échange abordant la douleur chronique, la place des traitements non médicamenteux et l'image corporelle mise à mal par la douleur qui dure, elle repart les doigts serrés sur un sachet de comprimés mais surtout réconfortée par ces mots échangés.

L'une des vocations de la consultation est de permettre à ces personnes, pudiques devant la maladie et discrètes au point d'être effacées, de pouvoir exprimer la douleur et son cortège de souffrance, pour que le royaume khmer reste celui du sourire, quoi qu'il nous coûte de rester sans réponses à nos questions le concernant.

Clément CHEHENSSE

Médecin référent DSF

Le 30 juin 2008

Libellés :